mercredi 21 juin 2017

Des disques qu'on réécoute goutte à goutte.....

Comme vous vous en doutez , je reçois des albums de musique improvisée (ou je les achète) et je tente de les commenter / chroniquer avec des bonheurs divers... certains disques sont écoutés, voire réécoutés et ensuite j'essaye d'écrire à leur sujet selon mon point de vue, en tentant de voir ce que quelqu'un peut y trouver ....... la recherche du plaisir, la compréhension, retrouver le fil conducteur du créateur. 
Parmi ces albums écoutés, certains demeurent au creux d'une pile pour une écoute réitérée, prolongée, ressassée... 
Voici donc ces disques qu'on réécoute goutte à goutte  parmi la multitude parce qu'ils sont superbes de bout en bout, rien à jeter, parce que l'improvisation coule de source et qu'un compositeur expérimenté n'aurait pas mieux fait ... Rien à voir avec la fameuse notoriété : il faut réaliser qu'en 2017, un bon nombre d'improvisateurs libres ont atteint le degré d'excellence des grands maîtres pionniers et que nombre de ceux-ci disparaissent (Derek Bailey, John Stevens, Steve Lacy, Lol Coxhill, Paul Rutherford, Bill Dixon) ou s'usent en deçà de leurs meilleures années. Il y a lieu de découvrir, faire découvrir, reconnaître, faire l'effort d'écouter, se plonger comme aux premiers jours lorsque je ramenais un disque Incus ou Ictus à la maison il y a plus de 40 ans.
Aussi, il s'agit d'improvisations libres dans différents registres, alors que le sujet de mes chroniques jouent parfois à saute-moutons avec les genres de musiques .... diversité, originalité, instrumentation, plaisir de l'écoute, sans ordre de préférence ni hiérarchie...

Donc : Lucca and Bologna Concerts Szilàrd Mezei & Nicola Guazzaloca  Amirani AMRN 050
Birgit Ulher Proportions Audition Records (art26)
The Art of Perelman Shipp Volume 6 : Saturn. Ivo Perelman & Matthew Shipp Leo Records LRCD 786
Sceneries Christoph Erb & Frantz Loriot Creative Sources CS 356 CD
Tie The Stone To The Wheel  Evan Parker & Seymour Wright Fataka 12.
Chelonoidis Nigra IKB Creative Sources CS 345 CD
Wire and Sparks Strike Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski Monotype Rec monolp014
Simon H Fell Le Bruit de la Musique Confront Records ccs 70
Spielä  PaPaJo Paul Hubweber Paul Lovens John Edwards Creative Sources CS 340 CD
Light air still gets dark Isabelle Duthoit Alex Frangenheim Roger Turner Creative Sources CS 398CD
Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135
The Octopus Subzo{o}ne Nathan Bontrager Elisabeth Coudoux Nora Krahl Hugues Vincent Leo records CD LR 770
The Spirit Guide Urs Leimgruber & Roger Turner Creative Works.
The Cerkno Concert Daunik Lazro & Joe Mc Phee Klopotec/ Sazas IZK CD 044
Malcolm Goldstein & the Ratchet Orchestra Soweto Stomp Mode 291
Musica in Camera : Quatuor d’Occasion Malcolm Goldstein Josh Zubot Jean René Emilie Girard Charest & records &22.
discoveries on tracker action organ Veryan Weston Emanem 5044
Marguerite d’Or Pâle Sophie Agnel & Daunik Lazro  FOU Records FR-CD21
L’écorce et la salive Christiane Bopp & Jean-Luc Petit Fou Records FR-CD19
Raw Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin & John Butcher Leo records LRCD 766
Chant Nuova Camerata : Pedro Carneiro Carlos Zingaro Joao Camoes Ulrich Mitzlaff  Miguel Leiria Pereira improvising beings ib50
Rotations  sequoia : Antonio Borghini Meinrad Kneer Klaus Kürvers Miles Perkin evil rabbit 21.
Benedict Taylor Solo viola Pugilism Subverten A Purposeless Play Subverten 
Michel Doneda  Fred Frith  Vandoeuvre 1440
eXcavations Thea Farhadian & Klaus Kürvers Black Copper 002
Daunik Lazro Joëlle Léandre Georges Lewis Enfances à Dunois le 8 janvier 1984 Fou Records FR-CD 18
Chamber 4 Marcelo Dos Reis Luis Vicente Théo Ceccaldi Valentin Ceccaldi FMR CD393-0615
Duck Baker Outside Emanem 5041
Dieci Ensemble   Eugenio Sanna Maurizio Costantini Cristina Abati Edoardo Ricci  Guy Frank Pellerin Stefano Bartolini Marco Baldini Giuliano Tremea Stefano Bambini Andrea Di Sacco Setola di Maiale SM 3100

Harri Sjöström Gianni Mimmo Alison Blunt Achim Kaufmann Veli Kujala Ignaz Schick/ Birgit Ulher / Szilárd Mezei Nicolà Guazzaloca/ Yoko Miura Gianni Mimmo Ove Volquartz / Angelica V. Salvi Miguel Carvalhais Nuno Torres Marcelo dos Reis João Pais Filipe


Sestetto Internationale : Aural Vertigo The Helsinki & Turku Concerts Finland tour 2015 Harri Sjöström Gianni Mimmo Alison Blunt Achim Kaufmann Veli Kujala Ignaz Schick Amirani Records 049

Le saxophoniste soprano Italien Gianni Mimmo nous donne régulièrement rendez-vous sur son label Amirani pour des réalisations qui sortent de l’ordinaire de la musique improvisée et aux quelles il participe activement. Ce Sextette International a été rassemblé à l’initiative de son alter-ego au sax soprano, le finlandais Harri Sjöström avec qui il avait enregistré un superbe album en duo sur le même label (live at Bauchhund). On peut sincèrement admirer la vision musicale de Sjöström car cet orchestre atypique est complexe à manœuvrer. Et la réussite est au rendez-vous avec deux très longues improvisations collectives de plus d’une demi-heure lors de concerts finlandais. La présence des deux saxophones soprano d’ Harri Sjöström et Gianni Mimmo, et du violon d’Alison Blunt dans un registre de hauteur identique  en combinaison avec deux instruments harmoniques, le piano d’Achim Kaufmann et de l’accordéon de Veli Kujala se révèle d’une richesse insoupçonnée à laquelle les dérapages soniques d’Ignaz Schick aux platines trafiquées apportent ce qu’il faut de sel sur la queue. Profitant de la proximité sonore des instruments, l’accordéoniste ne se privant pas de solliciter un registre voisin des trois autres, les musiciens jouent sur des écarts microtonaux subtils et des effets de miroitement surprenants, certes, mais qui renforce surtout le feeling de profonde intimité de la musique. Les glissandi millimétrés et savants (mais spontanés !) de la violoniste et de l’accordéoniste colorent l’ensemble et fascinent. Le vis-à-vis statique des deux saxophonistes soprano s’enchaîne à des mouvements en boucle de l’accordéon et des extensions sonores imprévisibles de Schick, lequel a une sacrée oreille, étant lui-même un solide saxophoniste alto.  Et donc, cette démarche improvisée libre qu’on peut qualifier de « free » free-jazz  est rendue très pertinente par cette orchestration peu commune et la conscience élevée de l’enjeu partagée par chacun. Notez bien, j’entends par free free-jazz, ce free-jazz librement improvisé sans thèmes et compositions mais qui tend à construire spontanément une forme assimilée à une composition sur la durée de l’improvisation collective. Ici, celle-ci se diversifie et s’étage en sous-groupes (duo, trio, quartet) mettant les voix de chaque protagoniste en relation directe avec celle des autres, supprimant une quelconque hiérarchie au sein de l’ensemble et créant un parcours qui épouse des affects et des dynamiques variées, contrastées ou complémentaires, qui vont de la raréfaction au bord du silence à l’emphase en passant par d’intenses échanges renouvelés ou enchaînés avec le plus grand bonheur. C’est très remarquable et, même si le travail sonique ne semble pas aussi radical que celui des  Gunther Christmann, Derek Bailey, AMM ou Hugh Davies, Doneda ou le trio Demierre / Leimgruber /Philips, cette véritable réussite devrait sûrement passionner les afficionados pour la substance musicale considérable de ce Sestetto Internationale, lequel aurait mérité d’être baptisé de manière plus originale à l’instar de leur splendide musique, originale de bout en bout.

Birgit Ulher Proportions Audition Records art 026 – download

https://auditionrecords.bandcamp.com/album/art026-birgit-ulher-proportions 
Avec des artistes comme Phil Minton, Michel Doneda, Roger Turner, Jacques Demierre, Franz Hautzinger, Gino Robair, Paul Hubweber, la trompettiste hambourgeoise Birgit Ulher est une improvisatrice radicale dont il faut suivre le travail à la trace. Œuvre solo dédiée à l’espace d’une pièce dont la musicienne se propose d’en mesurer les dimensions / proportions en jouant ces compositions sonores :  "The measurement of walls, doors and windows — hence the time score and the representation of sound spanning the space of an empty room —, in which the real silence doesn't exist."  Proportions 1 & 2 , qu’on peut entendre ici : https://auditionrecords.bandcamp.com/album/art026-birgit-ulher-proportions sonnent comme de véritables sculptures sonores créées en juxtaposant et connectant les extraordinaires sonorités – effets de timbres – bruissements – contorsions de la colonne d’air dans une structure qui s’apparente autant à un travail graphique – couleurs – maculations – grisailles – grattages – émulsions d’imaginaires plaques sensibles. Elle se sert d’ailleurs de fines plaques métalliques en vibration/ percussion contre la surface des sourdines ou du pavillon de l’instrument… Bien sûr la technique d’enregistrement est très rapprochée, amplifiant à l’excès les détails, faisant cracher et crevasser les décibels comme si des gaz rares et des liquides fumants s’échappaient de tuyaux d’une curieuse machinerie d’un laboratoire chimique improbable… Birgit Ulher a publié de nombreux enregistrements dont j’ai essayé de vous relater l’originalité et la transcendance. Comme dans ses oeuvres précédentes, elle va encore plus fort, plus loin, et cultive son empreinte sonore unique. Fascinant !  Un disque qu'on réécoute goutte à goutte 


Lucca and Bologna concerts  Szilárd Mezei Nicolà Guazzaloca Amirani AMRN050

Pour fêter leur cinquantième numéro, l’équipe d’Amirani Records, ne pouvait choisir un meilleur album mettant en valeur le talent profond d’improvisateur de son graphiste attitré, le pianiste Nicolà Guazzaloca. Ces 15/20 dernières années, nous avons assisté à l’émergence d’une génération d’altistes (violonistes ALTO) d’exception  et à son affirmation dans la scène de l’improvisation : Mat Maneri, Charlotte Hug, Szilard Mezei, Benedict Taylor. Nicolà Guazzaloca et Szilard Mezei ont déjà pas mal joué et enregistré en trio avec le saxophoniste Tim Trevor-Briscoe. Et donc, l’irruption de ce fantastique album en duo vient merveilleusement à point pour réveiller notre assoupissement estival (sec et très chaud ici en Belgique) face à la morosité créative. À la fois virtuose question clavier et investi à fond dans la microtonalité question alto, le dialogue navigue entre des eaux moirées intimistes et la crête de vagues puissantes activées par les éléments déchaînés. Les séquences exploratives, une main dans les cordes du piano et l’autre pinçant celles de l’alto, questionnent, réitèrent, énoncent en cherchant des sons inusités, l’archet étirant les commas et la pâte sonore… Le pianiste y joue aussi de l’accordéon de manière étonnante ! L’altiste, lui, a une conception tout aussi étonnante de la polymodalité...  Contrastes, similitudes, échappées, contorsions, à pleines mains ou du bout des doigts, vous avez ici affaire à une pluralité de jeux, de timbres, de questions, de tentatives de réponses, de propositions renouvelées, de conclusions oniriques….. Leur sens aiguisé de la recherche prolonge avec une grande honnêteté tous les acquits de leur collaboration passée et la sublime ! Sublime !!


Un disque qu'on réécoute goutte à goutte .... 

Air Current Yoko Miura Gianni Mimmo Ove Volquartz Setola di Maiale SM 3330

Très belle rencontre improvisée dans le registre « free » free-jazz entre la pianiste japonaise Yoko Miura, le clarinettiste basse germanique Ove Volquartz et le saxophoniste soprano italien Gianni Mimmo. Yoko Miura délimite un territoire en forme de haïku  en variant la dynamique et laissant l’espace aux deux souffleurs qui s’introduisent avec précaution sotto voce par dessus ses doigtés de fée. Miura crée son improvisation en variant ses cellules mélodico-rythmiques réitérées en manœuvrant les intervalles, les intensités du toucher, les couleurs, obligeant Mimmo et Volquartz à définir leur cheminement tout en laissant ouvertes les options. La qualité du timbre des souffleurs est exquise et s’apparente à une musique de chambre vingtiémiste qui finit par s’intensifier. Il y a une certaine langueur que d’aucuns qualifierait de conventionnelle, mais qui n’est pas dénuée de musicalité. Ove Volquartz a trouvé une voie tout-à-fait personnelle à la clarinette basse empreinte d’un lyrisme subtil et suave et avec une coloration homogène sur tout le registre de l’instrument. Son style et sa sonorité sont immédiatement reconnaissables. Quant à Gianni Mimmo, son rapport intime à la musique de Steve Lacy se transforme ici vers un mode de jeu plus personnel à travers des cycles de notes étirées et tortueuses qui finissent par épouser les cadences et les voicings de Yoko Miura. Le troisième morceau, the Way the wind blows – 17’ voit le trio décoller dans une belle communion et des entrelacs de phrases, de semi-silences, de questions – réponses vivaces et bien senties ou éthérées sans se départir de l’esprit chambriste du projet. La capacité d’improvisation mélodique et rythmique des trois musiciens est tout-à-fait remarquable, pleine de nuances, ainsi que leur recherche instantanée pour transformer les équilibres et la géométrie du trio au fil de l’improvisation. L’excellence de ce dernier morceau valait bien l’effort de se plonger dans la mise en bouche un peu réservée des deux premiers morceaux Silence (18:30) et Cada Dia Mejor (7:16). Pour résumer, une belle expérience de cohabitation créative de trois personnalités aux univers différents qui se révèle aboutie et concluante au fil des morceaux, l’enregistrement rendant compte des tentatives réitérées pour « faire avancer la musique» entre chacun d’eux jusqu’à ce que trio tourne à plein régime et atteigne l’état de grâce.

Pedra Contida Amethyst : Angelica V. Salvi Miguel Carvalhais Nuno Torres Marcelo dos Reis João Pais Filipe FMR CD445-0217

Pedra contida : la pierre contenue dans  chacun des cinq compositions de cette enregistrement est tour à tour Scree, Chalk, Agate, Obsidian, Touchstone. A mi-chemin entre une musique improvisée exploratoire, des ambiances répétitives et quelques débordements free –jazz tempérés. On relève la harpe d’Angelica Salvi pilotant des boucles, le sax détimbré de Nuno Torres zigzagant, la guitare bruissante et insistante de Marcelo dos Reis, les percussions aérées et vibrantes de João Pais Filipe et le computer de Miguel Carvalhais se faufilant dans les ramifications. L’orientation et les éléments de la musique d’Amethyst sont multiples et composites : les musiciens tentent avec bonheur de créer un univers original, hybride, dynamique et parfois minimaliste. Chaque composition suit sa logique propre et des pratiques différentes s’intègrent dans le projet collectif avec une grande clarté en suivant forme de plan d’action préexistant. Les techniques alternatives sont sollicitées fréquemment par le guitariste Marcelo dos Reis qui se distingue dans ce contexte alors que le saxophoniste Nuno Torres, connu pour son travail réductionniste sonore avec Ernesto Rodrigues, nous sert des phrasés lyriques légèrement décalés. Sans pour autant faire de concessions, les musiciens proposent une musique qui puisse être jouée face à un public qui s’ouvre à ce genre de musiques expérimentales radicales tout en maintenant des points de repère situables, voire redondants, comme une sorte de mise en situation. Un bon travail super bien réalisé.

mercredi 14 juin 2017

François Tusquès/ Ivo Perelman Matthew Shipp/Neil Metcalfe Adrian Northover Dan Thompson John Edwards Marcello Magliocchi/ João Pedro Viegas Guy-Frank Pellerin Silvia Corda Adriano Orrù/


The Art of Perelman Shipp Volume 6 : Saturn. Ivo Perelman Matthew Shipp Leo Records LR CD 786

Commencée avec une relative délicatesse entre le jeu franc mais étiré du saxophoniste et les exquises mignardises au clavier du pianiste, cette énième rencontre – dialogue du Brésilien et du New-Yorkais augure avec bonheur les moments magiques qui traversent ce duo total. Ivo Perelman et Matthew Shipp incarnent à eux deux toute la plénitude de l’acte de jouer ensemble l’un pour l’autre. Leurs musiques individuelles se fondent totalement l’une dans l’autre dans un dialogue exceptionnellement riche, fécond et inventif. Ils nous ont déjà laissé de nombreux témoignages, en duo (Complementary Colours, et les deux double albums Corpo et  Callas) en trio ou quartet avec les percussionnistes Gerard Cleaver et Whit Dickey et les bassistes Michael Bisio, Joe Morris et William Parker, etc… et on rechercherait en vain la redondance. Ils jouent comme au premier ou au dernier jour, renouvelant entièrement leurs jeux, leurs créations mélodiques, l’empathie infinie de leurs poèmes sonores. C’est la quintessence du jazz sous son jour tranchant, vécu, idéaliste, sans concession qui répond sans faiblir aux exigences formelles et éthiques de l’improvisation libre « collective » des Derek Bailey, Evan Parker, John Stevens et Fred Van Hove de l’époque ascendante. Foin de hiérarchie, de soliste, d’accompagnateur, de leader etc… Et la poésie… Dans le souffle d’Ivo, on sent vibrer le lyrisme des grands anciens (Ben Webster, Don Byas), le chant puissant des harmoniques qu’il étire et fait chanter comme lui seul sait le faire. Entre les notes du système tonal, Ivo Perelman nous fait découvrir un univers « microtonal » fascinant : l’écart entre chacune d’elles est étiré, transformé dans des variations intimement personnelles, uniques, immédiatement reconnaissables. Il fait courber les harmoniques dans des volutes raffinées, le timbre suraigu chante littéralement, comme une voix magique, imitant à ravir la corde aiguë du violon. Le pianiste invente un jeu qui s’écarte des voies du piano jazz conventionnel tout en sollicitant le vécu universel de l’instrument en faisant confluer de larges mouvements consonants avec des phases exploratoires, atonales : lyrisme un brin austère et ascèse lucide. Instant composition, terme on ne peut mieux choisi pour décrire cette construction musicale vivante et assumée. Ils inventent spontanément (ou recyclent) de multiples procédés qui leur permettent de maintenir l’intérêt et l’attention de l’auditeur au fil des morceaux, des albums et d’un recueil à l’autre.  Les autres volumes de The Art of Perelman Shipp consacrés aux satellites  de la planète Saturne (!) sont tout aussi requérants et essentiels au point que, méritant chacun une chronique en bonne et due forme, les opus du duo deviennent un véritable problème créatif d’écriture pour qui comme moi, se sent tenu à en relater leurs existences et leurs essences par le menu.  Et voilà que s’annoncent les doubles cédés de leur toute récente tournée européenne dont un concert monumental à Bruxelles (L’Archiduc) auquel j’ai assisté.
Pour plus de détails quant à leur musique, veuillez-vous référer à mes précédentes chroniques du duo. Il est assez difficile de se réécrire aussi bien que ces deux - là savent se rejouer sans redite......


Five The Runcible Quintet Neil Metcalfe Adrian Northover Dan Thompson John Edwards Marcello Magliocchi FMR


Free – music volatile par un quintet vif argent : haut perchés et étirant le souffle entre les notes, la flûte baroque de Neil Metcalfe et le sax soprano d’Adrian Northover, bruissante et arachnéenne, la guitare acoustique de Daniel Thompson, frottée de manière incisive et avec plénitude, la contrebasse de John Edwards, agitée et frappée sous tous les angles, la percussion libérée de Marcello Magliocchi. Personnalité incontournable de la percussion en Italie, avec derrière lui une belle carrière de batteur de jazz, Marcello Magliocchi s’épanouit en Grande Bretagne en compagnie du saxophoniste chercheur Adrian Northover, un pilier notoire du London Improvisors Orchestra qui vit de sa musique dans plusieurs démarches musicales qui vont du jazz (projets basés sur la musique de Mingus et celle de Monk), au « cross-ethnic » en passant par les inclassables Remote Viewers. Un autre acolyte, le guitariste Daniel Thompson qui fait équipe avec le clarinettiste Tom Jackson et l’altiste Benedict Taylor au sein de CRAM. Il joue et enregistre fréquemment avec le flûtiste Neil Metcalfe. Northover ayant tourné durant des années dans toute l’Europe avec John Edwards au sein de B-Shops For The Poor avant que le contrebassiste ne soit révélé aux côtés d’Evan Parker et de Veryan Weston, quoi de plus naturel d’appeler son camarade pour ajouter des fondations boisées pour équilibrer le groupe en un quintet. Deux cordes, deux vents et une percussion. Les instrumentistes tissent des relations individuelles séparément et collectivement avec chacun d’eux, créent de courts mouvements tour à tour contrastés, complémentaires, enchaînés, lyriques, hyper-actifs, délicats, pastoraux, coordonnent leurs élans et leurs silences. Ils jouent à cinq, à quatre, à trois, à deux, s’invitant mutuellement à partager l’espace et le temps. Chacun d’eux à sa spécificité : on pense aux notes étirées du flûtiste qui trouve un écho chez le saxophoniste. Ou au percussionniste qui use une variété confondante de frappes, grattages, chocs, frottements, secouages, vibrations métalliques à l’archet. Les grondements moirés de la contrebasse se distinguent dans les taillis et s’élèvent entre les souffles. Même si la vitesse est une caractéristique de cette musique, ils jouent tout autant au ralenti en travaillant le son, la note, la phrase et les échanges les plus divers avec sérénité. Un rien suffit à faire sens. Un très bel exemple de collaboration spontanée intégrant magnifiquement cinq personnalités de l’improvisation dans un flux ludique, poétique qu’il faut écouter tout au long avec la plus grande attention pour pouvoir saisir pleinement le fond de leurs pensées.


For Massas João Pedro Viegas Guy-Frank Pellerin Silvia Corda Adriano Orrù Pan y Rosas discos PYR 213.
Dédié à un des auditeurs parmi les plus enthousiastes et les plus fidèles de la scène improvisée – jazz d’avant garde Lisboète récemment disparu et surnommé « Massas », ces quatre pièces enregistrées à la librairie Ler Devagar en 2015 documentent une rencontre entre les souffles du clarinettiste portugais João Pedro Viegas et du saxophoniste français Guy-Frank Pellerin et le tandem piano-contrebasse des sardes Silvia Corda et Adriano Orrù. La musique, librement improvisée, se situe dans ce no man’s land vers lequel ont dérivé le free d’après la New Thing et la musique contemporaine oublieuse de ses origines. Viegas sollicite les harmoniques de la clarinette basse et Pellerin des phrasés tordus au saxophone ténor. Les souffleurs font râler la colonne d’air, étirent les notes, éclatent les harmoniques, passent du grasseyant à l’acide. Les doigts de la pianiste égrènent des enchaînements de notes savamment assonantes avec des touchers aux dynamiques changeantes soutenus par les vibrations de la contrebasse ou font vibrer les cordages. Les musiciens cherchent à saisir l’instant, à le laisser vivre, à le questionner, évitent les certitudes en laissant flotter l’aléatoire. Le silence et le son affleurent intimement mêlés, la musique se crée par l’écoute, la recherche sonore,  la vocalité des souffles, la complémentarité dissemblable. Le contrebassiste explore un moment le timbre boisé en solitaire, rejoint ensuite par les morsures qui font grésiller la colonne d’air de la clarinette basse. La prise de son relative laisse filtrer l’engagement de chacun à travers les occurrences du jeu collectif et l’absence de virtuosisme. Une dérive poétique et un bon exemple de musique honnête. 

Avant - Derniers Blues François Tusquès improvising beings 60 
Il faut vraiment ne rien craindre pour intituler un double-album de piano solo, Avant-Derniers Blues et des titres aussi tapés que Brûle, Brûle, Brûle, Mélomodie, En pièces détachées, A la prochaine, Bœuf en Retard sans oublier l’évocation de Jimmy Yancey et le 13ème doigt de Bud Powell. Sur la pochette, la couverture colorée du Monde du Douanier Rousseau. Tout un programme. Et pourtant, à les écouter un par un ses vingt-cinq solos pétris de blues, on se convainc petit à petit que François Tusquès qui fut le chantre du free-jazz il y a une cinquantaine d’années, puisse être aussi empreint d’une tradition pianistique issue du blues au point de l’incarner. Une empreinte profonde, vivante, sereine, heureuse et désabusée, éternelle… Le Blues, il va le chercher en faisant résonner les notes les unes avec ou contre les autres d’une manière indubitable : la quintessence… celle qui se loge aux creux des mélodies et des accents, dans la jointure des mesures, dans la résonance... Sans afféterie, ni tambour ni trompette. Dans chacune des compositions qui peuplent ce magnifique double album, on retrouve cette sérénité, ce jeu à la fois plein et réservé, disséquant les intervalles magiques du blues en toute simplicité. Point de fanfare, d’allégresse et de pathos, de pianisme maniériste. Brûle Brûle du compact 2 évoque Monk durant 16 minutes d’anthologie pour clôturer l’album en beauté avant un Espace Luigi Nono et le der de der, le clin d’œil facétieux d’À la prochaine.  Un autre morceau, fait songer à Paul Bley, entrevu comme dans un rêve. Ailleurs, une réminescence du bop premier, une rumination obsessionnelle réitérative du poncif du blues qu’il sublime en le réincarnant comme par miracle. Merveilleux. Sans se prendre au sérieux, ni jouer à l’important, François Tusquès nous salue avec un très bel hommage au blues – tel qu’il le vit – qui se cache quelque part entre les touches blanches et noires de son piano. Une musique intime où miroitent les fondements du blues, cette plainte quasi irréelle qui survient entre chaque note jouée.