vendredi 18 août 2017

Maggie Nicols & Peter Urpeth / Liz Allbee Richard Scott kriton b./Sharif Sehnaoui – Adam Golebiewski/Lawrence Casserley DJ Illvibe Jeffrey Morgan & Harri Sjöström / Jürgen Kupke Gebhard Ullmann Michael Thieke Alexey Kruglov/Evan Parker John Russell Ian Brighton Philipp Wachsmann Marcio Mattos & Trevor Taylor

Other Worlds Maggie Nicols Peter Urpeth FMRCD436-0217

Un vrai bonheur ! La voix de Maggie Nicols a toujours illuminé la scène de la musique improvisée européenne depuis ses débuts au sein du Spontaneous Music Ensemble en …. 1968. Pour les artistes britanniques et autres qui la connaissent bien, Maggie tient une place centrale dans le mouvement de ces musiques (comme AMM, Evan Parker, Han Bennink, John Stevens, etc…). Depuis toujours, elle rayonne avec la force de sa voix, qu’elle sussure ou chante à gorge déployée, écartelant les intervalles (Schönberg, Webern), sa démarche étant tributaire de plusieurs traditions récentes (jazz- sprechgesange) ou ancestrales (pygmées, chant indien ou « folklorique ») sublimées. La magie de M.N. vient que son chant unifie toutes les sources musicales qui l’ont marquées au plus profond de son âme. Maggie Nicols est incomparable, aussi spontanée que réfléchie. Joëlle Léandre tient un discours à propos des femmes musiciennes qui n’obtiennent pas le même niveau de reconnaissance que les mâles. C’est vrai qu’il y a plus d’héros que d’héroïnes dans cette musique, mais s’il y en a une que je n’oublierai jamais, c’est bien Maggie Nicols. Elle trouve en Peter Urpeth, un partenaire pianiste précis et subtil qui met parfaitement en valeur cette voix sublime. Et c’est tellement beau et intense que son jeu en devient magnifié.  Les 28 minutes de ces Other Worlds (Track 1 & Track 2) paraîtront trop courtes pour le contenu d’un compact, un peu au-delà d’une face de vinyle, mais elles sont absolument essentielles.

Clarinet Trio plus Alexey Kruglov Live in Moscow  Jürgen Kupke Gebhard Ullmann Michael Thieke  Alexey Kruglov Leo Records LR CD 781.


Un magnifique Trio de Clarinettes qui n’en est pas à son premier coup d’essai, rejoint à mi-concert par l’excellent saxophoniste Moscovite Alexey Kruglov, autre personnalité phare de Leo Records. Gebhard Ullmann est le compositeur des pièces ingénieuses fort bien balancées qui mettent en valeur et donnent tout l’espace aux trois clarinettistes : Jürgen Kupke clarinette en mi-bémol, Michael Thieke clarinette mi-bémol et clarinette alto et Ulmann lui-même à la clarinette basse. Je rappelle qu’Ullman est un des grands souffleurs allemands, à la fois saxophoniste et clarinettiste, au niveau des Gerd Dudek, Rudi Mahall, Ernst-Ludwig Petrowsky ou Thomas Borgmann et, comme eux, solidement ancré dans le jazz et ouvert vers l’improvisation totale et la musique créative « solide ». Il a longtemps tourné et enregistré en quartet avec Barry Altschul, Steve Swell et Hilliard Greene. Thieke et Kupke sont de magnifiques solistes et improvisateurs et tous les trois  se complètent à merveille dans la musique du Clarinet Trio, à la fois lumineuse, lyrique, recherchée, emportée par instants et toujours équilibrées. C’est donc un groupe de jazz libre sans batterie ni contrebasse aussi efficace que tourné vers la musique contemporaine. Alexey Kruglov se joint à eux pour une improvisation collective et les trois morceaux finaux en crescendo. Les Voix Animales du compositeur Hermann Keller (*)sont un prélude à un beau morceau de résistance intitulé News ? No News ! suggérant qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, sauf le vrai plaisir de la musique vivante. De la musique honnête, humaine et intelligente.
* Hermann Keller (1885-1967) est un compositeur allemand d’avant garde particulièrement anti conformiste et ouvert sur le « sonore » surtout pour quelqu’un de sa génération.

subterfuge The Procrustean Bed : Liz Allbee Richard Scott kriton b.
The Procrustean Bed Concert Series Recordings #01


Encore un très bon groupe dans lequel excellent les modular synthetizers de Richard Scott. La trompette de Liz Allbee (USA) et le curieux harmonium de kriton b. crée un équilibre instable et un réelle dynamique avec les pulsations – beats décalés qui percolent de l’étrange instrument aux innombrables fiches et câbles colorés  que Richard Scott dénomme modular synthetizer. C’est en fait une version presque préhistorique (pré-digitale) du synthé actionné avec un clavier : ici ce sont les switch et les connections câblées qui déterminent les hauteurs de sons et les modifications d’intensité, de vitesse, de glissement de notes et de timbres. Il a un talent consommé pour déplacer les accents des rythmes une minime fraction de seconde « à côté ». Richard Scott loue de son synthé modulaire comme d’un instrument acoustique en synergie avec ses partenaires avec beaucoup de subtilité. Une belle interaction se développe dans les actions croisées des trois musiciens. L’harmonium, instrument à vent et à claviers est traité comme une boîte sonore sommaire, touches pressées, secouées, les anches grinçant, couinant, froissant les timbres carrément éjectés de l’engin. Liz Allbee se détermine dans les extrêmes de la trompette en vocalisant et étirant les sons. Trois improvisations collectives bien menées de 27 :40, 15 :53 et 12 :19 enregistrées à Berlin le 7-1-2016. Improvisation libre de haut niveau et combinaison instrumentale atypique assumée du début à la fin.

Meet The Dragon Sharif Sehnaoui – Adam Golebiewski UZNAM 1
Derek Bailey appelait cela de l’improvisation non-idiomatique. Il voulait sans doute dire que l’improvisation libre assumée pleinement comme le démontrent sans conteste Sharif Sehnaoui, ici à la guitare acoustique, et Adam Golebiewski, le nouvel enfant terrible de la percussion « impro-libre » européenne, ne se justifie que pour découvrir de nouveaux territoires sonores, musicaux, renouveler sa pratique et nous étonner. On ne saurait vraiment dire quels sons sont produits par le guitariste ou le percussionniste. Frottements, grattages, grincements, bruissements, frappes sourdes, battements, archets sur les cordes et la surface des percussions. On plonge dans un univers où les codes musicaux issus du contemporain, du free-jazz, ou de l’interaction improvisée sont transgressés, oubliés. Activité sonore par le geste, musique revtournée à l’état de nature, ensauvagement du jeu instrumental, élémentaire, primal, sensible. L’action des gestes est prépondérante : un battement continu aux variations infimes et infinies propage des ondes dans les corps vibrants de la caisse de résonance (guitare) et des fûts – cercles de métal enserrant un cylindre de bois et tendant une peau martelée et vibrante comme une voix perdue dans la forêt. Se distingue la mince résonance des cordes de guitare frappées très légèrement avec un objet métallique, effets fragiles et métalliques de cithare ou de santour autour de deux notes en empathie avec le toucher furtif d’objets et accessoires métalliques vibrant sur les peaux par le percussionniste. Les frappes s’entrecroisent, cristallines, un univers sonore particulier où les atomes et neutrons, timbres et couleurs de chaque instrument ne font plus qu’un. C’est le moment choisi où le jeu s’anime et où la question posée par le duo Paul Lovens - Paul Lytton en 1976, Was It Me ? (Po Torch jwd 1) prend tout son sens. Plus on avance dans l’écoute, plus on est frappé par l’authenticité de ce duo. Les sons hantés des cymbales frottées contre les peaux du percussionniste  en phase avec le gratouillage improbable du guitariste prolonge encore plus loin les séquences initiales, plus loin, plus loin, … hors du temps mesuré. Trajectoire d’un seul tenant sans temps mort, sculpture sonore à quatre mains monostyle. Un enregistrement magnifique dans tous les sens du terme. Pour rappel, Adam Golebiewski a publié un solo passionnant (Pool North - Latarnia) et un duo avec Fred Lonberg-Holm, deux albums captivants dont je vous ai déjà entretenu ici. Sharif Sehnaoui, entendu avec Mazen Kerbaj, Frantz Hauzinger, Birgit Ulher etc… démontre avec acuité qu’il ne se rejoue pas dans ce nouveau contexte, un domaine sonore neuf pour chacun d’eux.

Live at Club der Polnischen Versager , Berlin 2016 Lawrence Casserley DJ Illvibe Jeffrey Morgan Harri Sjöström uniSono records
Voici un bel exemple de musique hybride complètement improvisée où se croisent plusieurs esthétiques, pratiques différentes, sons acoustiques et électroniques, transformations en temps réel du son avec médiums technologiques et deux souffleurs aux tempéraments différents. Onklaguta 33 :06 et gutaonkla 23 :39 : deux longues pièces où les paysages sonores défilent, se contredisent, s’emboîtent, explosent, surprennnent.
Lawrence Casserley et Jeffrey Morgan  collaborent depuis des années (deux albums dont le récent Exoplanets sur Creative Sources) et n’en sont plus à leur premier coup d’essai. Sjöström a croisé Casserley à plusieurs reprises entre autres en Finlande et DJ Illvibe joue régulièrement avec ses parents, Alex von Schlippenbach et Aki Takase. DJ Illvibe est un platiniste (turntablist) qui a un art consommé pour mettre en scène et insérer dans le cours de la musique collective des sons et des extraits de vinyles aussi frappants qu’improbables. Casserley est un véritable sorcier du live signal processing créant et extrapolant les textures et les timbres au départ des sources sonores acoustiques de ses partenaires dans l’instant présent. Je sais, ma phrase à l’air compliquée, mais lorsqu’on assiste à un concert de Lawrence Casserley, on réalise immédiatement que sa musique est instantanée, parfois imprévisible et que sa spontanéité revêtir des formes les plus contrastées. En fait il jongle littéralement avec la multitude de paramètres et les options infinies de son installation, une imbrication complexe de plusieurs programmes - applications,  assemblés sur deux IBook et un Ipad première génération.  Américain basé à Cologne, Jeffrey Morgan  était, il y a une vingtaine d’années un saxophoniste alto expressionniste hyper énergétique. On retrouve dans son jeu à la clarinette alto, instrument compliqué qu'il maîtrise à souhait, des moments d’énergie pure où il fait éclater les harmoniques en vocalisant comme un forcené. Au début de onklaguta, sa clarinette trace un contrepoint sombre aux volutes fluides du sax soprano de Harri Sjöström, lesquelles ont un air de famille avec celles d’Evan Parker ou de Steve Lacy. Après avoir créé un momentum tranchant, Jeffrey, le souffleur, laisse l’espace aux inventions de Casserley et Illvibe en les commentant adroitement. Bref, ces quatre-là nous  démontrent ô combien vitale peut se révéler ces échanges recyclant et inventant sur le moment des correspondances insoupçonnées entre chaque initiative individuelle et leurs juxtapositions – interactions – collages impromptus. La magie de l’improvisation opère à plusieurs niveaux. Si les sons processés de Casserley se déploient dans une atmosphère quasi-intergalactique ou peut-être jouent avec une voix extraite d’un vinyle d’Ilvibe, brouillant les pistes, celui-ci en appelle à l’imaginaire de l’auditeur par ses trouvailles insensées et surprenantes (on entend un accordéon qui improvise et titube – le platiniste étant particulièrement doué). Pour conclure : un album passionnant, à la fois chantier, boîte de pandore et expérience musicale hors des sentiers battus.

Reunion live from the Café Oto Evan Parker John Russell Ian Brighton Philipp Wachsmann Marcio Mattos Trevor Taylor FMRCD430-1116

On pourrait croire à la lecture des noms des musiciens qu’il s’agit d’un projet d’Evan Parker. Détrompons-nous ! Il s’agit ici de documenter la résurgence d’un improvisateur libre incontournable de la scène improvisée britannique des années 70, le guitariste Ian Brighton. Celui-ci avait arrêté de se produire après un ultime album en 1988 (et une des premiers cd’s d’improvisation libre !) Eleven Years from Yesterday , le premier numéro du catalogue de FMR (Future Music Records) avec Phil Wachsmann violon, Marcio Mattos violoncelle, Ian Brighton guitares et Trevor Taylor percussions , quartet « historique » augmenté pour ce disque du pianiste Pete Jacobsen, aujourd’hui disparu. Après un solo de guitare électrique en ouverture (Here and Hear), on peut entendre le très électrique – électronique quartet Brighton- Mattos-Taylor-Wachsmann, enfin réunis après trois décennies. C’est le pourquoi du titre Reunion. Ensuite, en troisième plage, le duo Evan Parker - John Russell (à la guitare acoustique) et enfin pour terminer, les six musiciens réunis.
Durant les années 70, parmi la très rare documentation discographique consacrée à l’improvisation radicale British decette période, les initiatives de Ian Brighton figurent dans les perles des catalogues Incus et Bead records : outre sa présence dans les February Papers de Tony Oxley (avec Barry Guy et Phil Wachsmann), il y a deux albums incontournables. Balance (Incus) avec Wachsmann, Radu Malfatti, le percussionniste Frank Perry et le violoncelliste Colin Wood , un unique quintet ô combien précurseur !!! Il faudrait lui consacrer à lui seul un chapitre tant ses caractéristiques montrent la voie à suivre. Et Marsh Gas (Bead) ,un album en solo, duo et trio où Malfatti, Mattos, Wachsmann et Roger Smith pointent leur nez. Guitariste aussi imaginatif pour l’époque que Derek Bailey, même si moins virtuose, Ian Brighton a conservé toute l’originalité et la dynamique de son jeu. Très intéressant pour qui veut découvrir les mystères de la guitare électrique alternative. Comme Derek Bailey et tout en se distinguant au niveau des formes, Ian Brighton joue autant avec sa pédale de volume qu’en touchant les cordes de manière très diversifiée. Le niveau de volume changeant en permanence, il obtient des couleurs, des textures et des effets qui attirent immanquablement l’oreille exercée. Le quartet Brighton- Mattos-Taylor-Wachsmann s’étale dans des échanges requérants qui se transforment en halos électrisés, nuages soniques impalpables et dérives peu prévisibles. En effet chaque musicien agrémente son instrument d’un dispositif électronique – effets – pédales etc différent les uns des autres qui étendent le spectre sonore, transforme l’attaque et permet des choses qui se rapprochent de l’inouï, tout en maintenant des sonorités purement acoustiques. Une démarche de musique de chambre qui se rattache au courant Bailey/ Oxley/ Guy des années 70 concernant l’usage de l’amplification électrique et pour la quelle Wachsmann est devenu un spécialiste, animant des ateliers qui furent très suivis. Il faut rappeler que le violoniste a joué longtemps avec Barry Guy et Paul Rutherford dans Iskra 1903 (années 80 et 90) et que les trois artistes trafiquaient le son acoustique avec leurs installations respectives de manière systématique au début des années 80 (Emanem 4303 Iskra 1903 Chaper Two 1981-83). On retrouve ce type de recherche dans ce quartet et si le son de l’ensemble est très clair et lisible, il est parfois malaisé de distinguer qui joue quoi. C’est vraiment intéressant et parfois même ébouriffant par la profusion de sons électronisés avec des textures, couleurs, sonorités, densités, dynamiques très variées tout en respectant une dynamique éthérée, une présence du silence intériorisée. Phil Wachsmann se révèle d’une finesse rare et chacun de ses compagnons intervient souvent chacun à son tour. On a souvent le sentiment qu’il n’y a qu’un ou deux musiciens occupés à jouer et le ton donné aux échanges évolue continuellement. La musique semble tout à tour suspendue, retenue, virevoltante un instant, minimale et puis complexe, inquiète ou sereine. On entend un vibraphone électronique soulignant des pizzicati ou un coup d’archet et même, quelques bribes de conversations aléatoires semblent provenir d’une radio. Exemplaire dans le genre. Le duo Evan Parker – John Russell est organiquement acoustique et fait vraiment honneur à la réputation des deux musiciens, Russell se démenant comme un beau diable après avoir magistralement introduit la pièce. Parker articule des phrases inouïes sans effort apparent mais de manière logique et concentrée et un sens mélodique unique (faut-il encore le répéter ?) en soulignant ses traits d’une extrême pointe d’harmonique bien au-delà du registre prévu. En écho, l’à propos du jeu intelligent du guitariste. Leur seul autre enregistrement en duo figure dans Freedom of The City 2002/ CD double Emanem 4210, album qui recèle des trésors. Son de l’enregistrement tributaire des aléas du lieu ou de la position des micros, mais bon c’est un témoignage. La rencontre finale couronne la soirée et les musiciens se creusent les méninges pour faire sens tout en donnant l’illusion que tout cela coule de source. Un bon document révélateur d’une pratique amplifiée de la musique improvisée et de l’écoute mutuelle.